Apichatpong Weerasethakul – Syndromes and a century

« Syndromes and a century » du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul est l’un des plus beaux films que l’on puisse voir en ce moment sur nos écrans. L’histoire débute dans les années 50-60 dans un petit hôpital de campagne de Thaïlande. Une jeune femme médecin repousse les avances timides et maladroites d’un de ses collègues. Elle-même se remémore le marchand d’orchidée qu’elle a aimé et n’a jamais pu oublier, tandis qu’un dentiste tombe sous le charme d’un moine qui lui rappelle son frère décédé. Ces histoires d’amour et de souvenirs se mêlent et nous portent avec douceur jusqu’à la moitié du film. Là, le récit bascule. Retour à zéro croit-on tout d’abord alors que l’on se retrouve de nouveau devant les scènes du début. Les situations sont les mêmes, les personnages aussi, enfin pas tout à fait, leurs vêtements ont changé, les décors aussi d’ailleurs. Pendant plusieurs minutes le récit est en flottement, on est pris d’un vertige, jusqu’à comprendre le saut temporel en avant qui vient de s’effectuer. On a cette fois affaire aux descendants des premiers protagonistes. Descendants qui portent en eux les traces du passé.
La caméra d’Apichatpong Weerasethakul a ceci d’extraordinaire qu’elle parvient à nous maintenir dans un état de lévitation permanent. On flotte avec elle, emporté par ses travellings à la douceur hypnotique. « Syndromes and a century » n’a pour autant rien de l’objet cotonneux ou mièvre. Tout d’abord parce qu’il réussit à nous confronter avec la même pureté au bonheur de l’amour comme au drame de la maladie. Ensuite parce qu’il nous plonge par moments dans des ambiances franchement inquiétantes. C’est le cas vers la fin du film quand la caméra se fixe sur une bouche d’aération. Une ouverture ovale à la noirceur impénétrable, un gouffre béant au fond duquel se précipitent des vapeurs grisâtres. L’aspiration est incessante, tout semble inéluctablement se perdre dans cette brèche. Comme si le monde était en train de se retourner, de s’effondrer sur lui-même pour que ses âmes disparaissent totalement avant de pouvoir de nouveau se réincarner.